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La littérature laboratoire : quand la critique littéraire défie la science (1850-1914)

16e - 18e 19e - 21e

Littératures françaises 20-21e sièclesOBVIL (Observatoire de la vie littéraire)

Soutenance de thèse de Marine RIGUET

De 14h à 18h

Salle des thèses, 15 rue de l'Ecole de Médecine, Paris 6e, Campus des Cordeliers, escalier C, Rez-de-chaussée.

 

 

 

Type de thèse
Date de soutenance 
9 Février 2018
Position 

Cette étude, qu’il faudrait modestement qualifier de préliminaire, tente d’entreprendre une archéologie de la critique littéraire moderne. En formant son discours dans une moitié de siècle, que nous avons à peu près située entre Sainte-Beuve et Lanson, la critique participe à une réélaboration du savoir. Elle croise nécessairement certaines perspectives des sciences, et particulièrement des sciences de la vie, qui structurent le monde moderne autour d’un nouveau paradigme. Ce sujet nous semble donc central pour poser les jalons d’une critique littéraire qui, depuis le xxe siècle, interroge l’idée de littérature. En la quasi-absence de travaux antérieurs, nous avons dégagé deux enjeux. Nous avons au premier chef souhaité embrasser une histoire des idées si ce n’est dans son exhaustivité, du moins dans toute son ampleur, de manière à contextualiser le discours critique en le rendant à la multitude de ses influences. À cet égard, notre étude s’efforce de rendre la nature interdisciplinaire de la production critique et ses incursions dans des domaines exogènes, scientifiques et philosophiques. Nous avons au second chef voulu pénétrer les différentes strates du discours critique afin d’identifier les traces de dialogisme interdiscursif, les types d’emprunts textuels, et leurs usages. Ce double objectif nous a assez naturellement amenée à constituer un corpus conséquent, avec un corpus primaire comptant 341 ouvrages de critique littéraire française, et un corpus secondaire comptant 121 ouvrages de science et de philosophie. Enfin, nous nous sommes tournée vers des outils informatiques assez variés pour réaliser l’analyse de discours à différentes échelles, aussi bien micro- que macro-structurelles. Notre travail s’inscrit de fait dans le champ de recherche des Humanités numériques et n’aurait pu être mené à son terme sans les précieuses collaborations avec des ingénieurs et des chercheurs en informatique. Nous n’avons eu de cesse, tout au long de notre étude, d’établir des outils inédits ou de les adapter conjointement à nos perspectives heuristiques. L’aspect méthodologique occupe à ce titre une bonne part de notre réflexion finale.

Avant toute chose, nous avons souhaité sonder la nature des influences en présence dans la critique littéraire. La reconnaissance automatique d’entités nommées et l’analyse de réseaux fournissent une première piste pour déterminer la place tenue par les figures d’autorité scientifiques. Ainsi pouvons-nous distinguer les savants qui font consensus, ceux qui bénéficient d’une notoriété propre à l’époque, ou ceux, plus rares, qui viennent directement alimenter le discours critique. Parmi un florilège de références, témoignant d’emblée de l’omniprésence des sciences de la vie et des sciences humaines, certains savants sont intronisés en modèles d’autorité des champs intellectuel, politique et social. Les analyses de réseaux font nettement apparaître le besoin des critiques littéraires de se placer sous l’égide de savants, alors qu’ils veillent parallèlement à se distancier de leur héritage classique. En se positionnant en rupture avec le modèle des belles-lettres et en proclamant l’obsolescence de l’homme de lettres, le champ littéraire se retrouve pour ainsi dire en mal d’autorités. Le savant, jusqu’aux deux tiers du xixe siècle, préfigure alors l’intellectuel de demain.

À partir de cette question d’autorité, il reste à définir la notion de modèle. Diverses fouilles textuelles par visualisations de collocations et méthodes de vectorisation mettent d’abord en évidence la contagion d’un vocabulaire scientifique, tant chez des critiques d’influence positiviste que chez des critiques farouchement réfractaires aux accents scientistes du siècle. Le xixe siècle est en effet marqué par l’émergence d’un imaginaire scientifique indissociable des découvertes de l’époque et du mythe de modernité qu’il alimente. Mais ces images ne font pas seulement office d’ornement. L’exploration des textes sur le plan sémantique renvoie à l’apport conceptuel, si ce n’est paradigmatique, de certaines notions-clés comme l’organisme, l’espèce, le milieu, la race ou la dégénérescence. Par une structuration analogique du monde, les critiques littéraires empruntent aux sciences du vivant des modèles de pensée qui leur permettent à la fois de se positionner dans le champ de savoir et d’adopter une approche objective de la littérature. Pour autant, le rapport que la critique entretient avec son modèle est double. À travers une rivalité constante, la critique se détache des sciences autant qu’elle s’en inspire. Le dialogisme, en bref, vient servir la construction d’un nouveau discours d’autorité sur la littérature, qui emprunte pour mieux s’émanciper. On pourrait voir dans ce rapport de force avec le modèle-rival une sorte de lutte salvatrice au cours de laquelle la critique forme son discours, hybride, à mi-chemin entre affrontement et conciliation. Ce processus d’imitation-différenciation, incarné à petite échelle par la figure de comparaison, est également visible sur le plan de la macrostructure ; à l’aide d’outils d’alignement textuel et d’extraction de motifs morpho-syntaxiques, nous nous efforçons dans un troisième temps de cerner les différents types d’imitation – rhétoriques, énonciatifs, méthodologiques – par lesquels la critique érige son discours sur une matrice scientifique. Si elle met parfois en place une stratégie similaire à celle des sciences, en construisant un double discours de la preuve et de la découverte, elle conquiert une légitimité qui lui permet ensuite de produire, en toute autonomie, son propre discours. Bien entendu, chaque critique se rapproprie à sa façon certains de ces énoncés ou de ces méthodes ; un consensus se forme néanmoins autour d’initiatives d’émancipation communes, pour poser la critique comme canon d’autorité non seulement dans le champ de la littérature, mais aussi du savoir.

À ce stade, les principaux ressorts du dialogisme et la formation discursive de la critique littéraire nous semblent mis au jour. Il reste toutefois à comprendre les enjeux particuliers qui conduisent ces multitudes de voix en marge à instituer un discours et à esquisser, dans cette seconde moitié du xixe siècle, l’idée de littérature. Il va sans dire que cette émergence est indissociable de l’épistémè moderne. La création humaine gagne l’aloi de la création naturelle : elle entre sous le régime du vivant et se bâtit autour du double axe épistémologique de la création et de la vie. Plus précisément, il nous semble que le vaste panorama dessiné par la critique littéraire peut être compris comme un ensemble de réponses singulières autour de deux problèmes successifs, et communs à d’autres domaines tels que la philosophie, les sciences, ou même la politique. Le moment historique de la vie, autour des années 1860, problématise la notion de vie dans ses rapports entre le corps et l’esprit, soit dans une dualité dehors / dedans qui renouvelle les approches métaphysiques et matérialistes du phénoménal à l’aune du vivant. À partir des découvertes conjointes en médecine et en biologie, à partir du paradigme évolutionniste, les critiques cherchent à prendre position, que ce soit par le biais d’une approche positiviste du monde, par la volonté de fonder une histoire des esprits, de remonter de l’œuvre formelle à l’auteur, ou d’interroger les causes premières de la création littéraire. Ce dialogisme autour d’un problème commun explique que l’idée de littérature trouve naissance par des questions assez proches de celles que se posent les sciences de la vie, et se heurte à des problèmes similaires.

L’existence du biologique pose immédiatement problème : à la fois matière et non simplement matière, assemblage de fragments mais aussi bien totalité indivisible, spontanéité, où l’on discerne toutefois des automatismes, identique à elle-même encore qu’en perpétuel changement, asservie à des lois et à de fermes principes, mais caractérisée par sa singularité, à la fois un « dehors » et un « dedans »[1]

Ces points problématiques que François Dagognet soulève à propos du vivant reflètent tout aussi bien les questions débattues par nos critiques littéraires. On y retrouve d’ailleurs les motifs de discorde entre critique systématique et critique impressionniste, ou entre biographes et historiens. Pourtant, c’est par cet ordre biologique que la littérature réussit à trouver son meilleur principe d’existence. Dotée d’une histoire, d’une temporalité qui lui est propre, et d’une unité embrassant son infinité hétérogène, elle peut à proprement parler être au monde. Le moment historique de l’esprit, autour des années 1900, consolide cette réflexion axée sur la notion de vie en la déplaçant de l’extérieur à l’intérieur de l’esprit ; nourri par le déploiement des sciences humaines et sociales, il marque le passage d’une individuation vitale à une individuation plus proprement psycho-sociale. La critique scientifique d’Hennequin est sans doute, dans notre corpus, la première œuvre à signifier ce changement par le façonnement d’une « pensée du dedans ». Après lui, nombre de critiques entérinent une réflexion conjointe de l’âme et du corps, en logeant la dialectique normal / pathologique au sein même de l’esprit. L’intuition, l’intelligence, la conscience attisent les questionnements philosophiques, scientifiques et littéraires de nos auteurs. C’est au cœur de cette problématisation commune que s’esquisse également la notion de lectorat, telle qu’on la retrouve chez Hennequin et Lanson.

Ainsi, le dialogisme scientifo-littéraire ne peut se comprendre qu’au travers une pensée du commun. Expliquer la littérature par des lois naturelles, trouver les rapports du dehors au dedans et du dedans au dehors, c’est renouer avec le monde, replacer l’homme comme créature créant à son tour. C’est intégrer la littérature comme produit naturel de la vie humaine à l’articulation du microcosme et du macrocosme, affirmer la littérature comme forme de la vérité et reconnaître la place active de l’homme dans l’harmonie universelle. Par là, la littérature n’est pas aspirée par la science, mais reconquise grâce à la formation d’un discours critique humaniste qui l’intègre au monde moderne. En ce sens, nous notons que si les accents positivistes de la critique tendent vers une démarche la plus objective possible, ils témoignent également d’un retour esthétique au sujet. Il naît un discours sur la littérature à partir du moment où la subjectivité inhérente à l’homme peut être soumise à l’étude. « La littérature est la conscience de l’humanité, déclare Paul Souday au siècle suivant ; la critique est la conscience de la littérature[2]. »

La formule d’une « littérature laboratoire » nous paraît dès lors opportune pour qualifier cette critique littéraire émergente. Elle permet de dépasser la conception d’une méta-littérature, en marge des œuvres qu’elle commente, pour souligner la part active de la critique dans l’élaboration de son objet. La notion de laboratoire peut s’entendre à plus d’un titre. Elle se rapporte bien sûr, en premier lieu, à la perspective expérimentale d’une critique qui mène ses investigations de sorte d’établir des méthodes sûres et de délimiter son champ. Si le critique du xixe siècle entend rivaliser avec la figure du savant, il approche du moins celle du chercheur en endossant une démarche heuristique pavée d’hypothèses, de démonstrations et de nouvelles théories. Une telle posture justifie d’ailleurs la multitude de courants et de formes critiques qui pullulent à cette période. Mais la critique se fait aussi le laboratoire de la littérature, et, au croisement des sciences humaines et sociales, le laboratoire de l’homme moderne. À cet égard, elle n’est pas hors de la littérature : elle est plutôt cette part intérieure où la littérature entre en pleine conscience et forge son autotélisme. C’est la raison pour laquelle nous concluons au caractère indissociable de la formation d’un discours critique et de l’idée de littérature.

Il est intéressant de relever, en outre, la persistance de cette métaphore d’une critique expérimentale. Il y a un an à peine, le Standford Literary Lab fait paraître, sous la direction de Franco Moretti, un ouvrage traduit en français sous le titre de La Littérature au laboratoire[3]. La littérature, une fois encore, se soumet aux expériences et aux élaborations théoriques de la critique conduites par les nouvelles technologies. Cette fois, ce sont les ressources numériques qui invitent à renouveler les pratiques du critique en ouvrant à de nouvelles méthodes de fouilles textuelles. La littérature reste ainsi ancrée dans un processus constant de réélaboration épistémologique corollairement aux progrès techniques. En définitive, la notion de laboratoire témoigne d’un phénomène plus global, d’une intention foncière de la critique littéraire, manifeste lors de son émergence au xixe siècle, mais encore valable de nos jours. La conclusion de cette thèse invite par conséquent à mettre nos pratiques de critique en perspective. Par le recours à des méthodes computationnelles, des chiffres et des algorithmes, le chercheur en humanités numériques ne tente-t-il pas à nouveau d’entrer la littérature dans le champ du mesurable et du prédictible, de manière à garantir la positivité de son discours ? Ne cherche-t-il pas à réaliser aujourd’hui la prédiction faite par Lanson il y a plus d’un siècle : « Les humanités se renouvelleront, libérées de la rhétorique, et dirigées par le souci de la formation scientifique de l’esprit[4] » ?

 

[1]     François Dagognet, Penser le vivant. L’homme, maître de la vie ?  Paris, Bordas, 2003, p. 47.

[2]     Paul Souday ; cité par Roger Fayolle, La Critique, Paris, Colin, 1964, p. 154.

[3]       Franco Moretti (dir.), La Littérature au laboratoire, Paris, Ithaque, « Theoria Incognita », 2016.

[4]       Gustave Lanson, « Contre la rhétorique et les mauvaises humanités », in L’Université et la société moderne, Paris, Colin, 1902, p. 102.

Jury 

Didier Alexandre, Arnaud François, Jean-Gabriel Ganascia, Thomas Lebarbé, Robert Morrissey et Michel Murat.

Sous la direction de 

Didier ALEXANDRE et Jean-Gabriel GANASCIA

Doctorants
RIGUET
Directeur de thèse 
ALEXANDRE