Ellipses, blancs, silences. Le langage de l'implicite dans l'oeuvre de Crébillon fils

16e - 18e

Approche sérielle de la littérature du XVIIIe siècle

Date de soutenance 
6 Juin 2006
Position 

  La démarche qui a été la nôtre tout au long de cette étude a eu pour point de départ une réflexion sur le statut de l’œuvre de Crébillon. Nous avons pris le parti de présenter un travail sur l’ensemble de l’œuvre de Crébillon fils et montré qu’en plus d’instruire et de divertir notre auteur se livre à un long plaidoyer en faveur du roman. En effet chacun des romans de Crébillon répond à cette discussion et entretient ainsi une polémique qui touche au moindre des aspects de son oeuvre pour en devenir une thématique consubstantielle et fondatrice de ses romans. Au cours de ce travail, nous avons montré l’importance de ce débat dans la compréhension de l’œuvre de notre auteur. L’analyse du langage de l’implicite s’est imposée à la suite de cette idée comme le meilleur moyen de rendre compte de la complexité d’une œuvre aussi hétéroclite et controversée. Ce travail propose une analyse de l’ensemble de l’œuvre à la lumière du langage de l’implicite. Ce procédé de langage se laisse apercevoir si souvent chez Crébillon, que nous avons tenté de démontrer qu’il fonctionne comme un véritable système dans cette œuvre. De nombreux travaux consacrés à cet auteur font place à une analyse des procédés d’indirection et des tours elliptiques. Pourtant, l’implicite crébillonien n’a jamais été étudié pour lui-même. Aussi l’enjeu de notre étude a été de le considérer comme un des grands principes de l’esthétique et de l’écriture crébilloniennes. Pour illustrer notre propos nous avons jugé nécessaire d’embrasser l’ensemble de son œuvre et ce choix fait partie aussi du caractère novateur de cette analyse. Nous nous sommes décidés pour une définition de l’implicite fondamentalement littéraire. Toutefois, cette figure se trouve être à la fois une dynamique et un outil d’analyse de nombreuses disciplines qui composent et définissent la langue. C’est la figure de style qui a retenu notre attention bien plus que l’élément linguistique et grammatical. Si les choix méthodologiques au fondement de notre étude nous ont mené naturellement à nous attacher uniquement à l’essence littéraire de cet outil, nous avons eu recours aux précisions des travaux de linguistique, de grammaire et de stylistique chaque fois que leur pertinence tendait à éclairer notre point de vue littéraire. En même temps que cet implicite s’inscrit dans le déroulement syntaxique, le long mouvement des phrases, l’interminable cascade des subjonctives, il se niche au coeur des détours et des indirections textuels dans lesquels se perd le Lecteur. C’est ce nivellement de l’implicite, la place qu’il occupe dans toutes les strates du texte crébillonien que nous avons voulu analyser. L’œuvre présente un cadre littéraire bouleversé par rapport au schème classique, les lois du discours et les codes conversationnels sont transgressés : le roman moderne prend forme. Notre premier chapitre s’interroge sur la représentation des personnages et du milieu dans lequel ils évoluent pour tenter de définir une typologie du « personnage crébillonien » et délimiter un « univers crébillonien ». Crébillon construit un « monde » fictionnel dans lequel il propose une métaphore de l’aristocratie du temps de la Régence et du règne de Louis XV. Cette « mondanité » n’est pas sans lien avec sa représentation réelle mais l’usage de l’implicite permet à Crébillon d’opérer une transformation romanesque. À un premier niveau le héros crébillonien semble posséder tous les traits de l’« honnête homme » du Grand Siècle et en particulier son langage. Le héros crébillonien se révèle dans le texte par un langage indirect aux tours sinueux. Il masque son opinion personnelle, le « je » est interdit dans ce monde entièrement codé. Ne pas respecter les règles de ce « jeu » conduit à s’exclure du « monde ». Cette « société » fictive crébillonienne n’existe que par le langage, les mots et la conversation. L’implicite dont on surveille les manifestations permet à Crébillon de donner naissance à un nouveau type de personnage et de proposer une critique sociale. De cette manière Crébillon se distingue de ses pairs, Marivaux, Diderot, l’abbé Prévost qui eux mettent en scène, en véritable « Modernes », pour la première fois la roture et transforment le paysan en héros. Crébillon, lui, poursuit un travail d’Auteur attaché à l’univers du roman dit classique : il s’approprie les codes et les notions littéraires du siècle passé afin de les dévier de leur sens premier, de les transgresser. Comme il propose une réflexion critique qui s’inscrit dans la lignée des « Modernes », Crébillon participe à sa manière à la révolution du roman au XVIIIe siècle. Dans un deuxième temps notre étude propose une analyse détaillée de la conversation. La société du XVIIIe siècle érige cette pratique mondaine en art et fait d’elle un moteur social, les écrits de Crébillon, eux, font vivre la conversation. On y retrouve partout son mouvement particulier, son rythme, sa musique, sa spontanéité et son « esprit ». Elle s’associe à ce pourquoi la critique a longtemps parlé de l’« écriture prolifique » et « luxuriante » de Crébillon fils. Dans ce deuxième mouvement notre travail porte sur l’envers de cette position qui est l’abondance de la « parlure » crébillonienne. Nous avons choisi l’implicite comme angle de vue à partir duquel nous avons observé la conversation mondaine. La conversation et son art obéissent aux lois du tacite. Le discours mondain s’organise autour de silences et se construit à l’aide de détours. Il est un art du maniement du langage de l’implicite. Il a fallu revenir sur les origines de la conversation depuis l’Antiquité, afin de montrer combien l’héritage des codes et des principes qui régissent cet art subsiste dans l’emploi que fait de cette pratique la fiction crébillonienne. Nous avons analysé les Égarements du cœur et de l’esprit comme le grand roman de la conversation mondaine. Cette œuvre témoigne de l’importance de la conversation pour les mondains et met en perspective la théorie et la pratique de cet art. L’écriture crébillonienne réussit la gageure de transmettre la puissance évocatrice de l’oralité et son caractère instantané. En effet, la temporalité crébillonienne oscille entre l’instantanéité du temps de l’écriture et de la lecture. Le langage de l’implicite permet la « mimesis » de cette spontanéité de l’oralité puisqu’il véhicule des silences, des ellipses, des pauses à travers le discours des personnages et des dialogues à tous les niveaux. Le texte crébillonien devient le lieu où la littérature se fait conversation et la conversation devient littérature. Le deuxième chapitre témoigne de la volonté de Crébillon de poursuivre la critique des mœurs décadentes qui se laisse deviner et condamner grâce à l’humour et au rire. Cette exploitation nouvelle de la conversation, son fondu dans le texte littéraire et sa capture par l’écriture contribuent à la progression et l’avancée du genre romanesque. La littérature est portée par le courant d’un écrivain expérimental, que l’on voit comme un véritable moderne au sens de précurseur en littérature. Le problème que pose le statut du roman au XVIIIe siècle se devait d’être analysé afin que ressorte l’importance que requiert le choix du roman que fait Crébillon pour bâtir son œuvre. Crébillon s’est consacré au roman quand le monde littéraire dans sa grande majorité lui était hostile. Le recours à l’implicite permet d’imposer le roman comme un genre à part entière au sein du monde de la littérature. Pour rendre intelligible la démarche crébillonienne une définition du roman dans le contexte du XVIIIe siècle nous a semblé incontournable. Au vu de son statut controversé, nous avons étendu nos recherches au « récit » pour tenter de définir ce qui n’est pas même un genre au XVIIIe siècle : contes, nouvelles, mémoires, histoires, anecdotes. En effet à cette époque les Auteurs ne se risquent pas à parler de roman pour ne pas nuire à leur ouvrage. Ainsi le troisième chapitre révèle que le recours à l’implicite contribue à la construction d’une œuvre polyphonique et montre bien que le roman crébillonien fait une large part à la réflexion théorique sur la fiction. Au-delà des théories romanesques, Crébillon poursuit son exploration littéraire puisque chaque genre romanesque est en même temps l’objet d’une parodie. Le fruit du roman et de sa version parodique engendre un roman nouveau. Cette parodie du roman s’appuie sur l’implicite dans la mesure où cette figure devient l’outil qui permet de détourner le roman de sa forme initiale. Une étude de la description des différents genres rend compte de façon concrète du travail de recherche sur le roman qu’effectue Crébillon. La parodie du roman constitue un matériau implicite qui participe également de la portée de l’œuvre : un plaidoyer en faveur du roman. La quatrième partie de cette étude a pour problématique la relation de l’implicite et de ce que nous appelons l’édifice textuel. Nous présentons l’univers crébillonien comme le lieu de l’épure et du dépouillement. Le monde crébillonien se reconnaît par une absence de décor ou encore par l’abstraction de celui-ci. Le monde que dessine Crébillon est une esquisse qui renvoie à un univers intemporel et universel. Ainsi il revient au Lecteur de répertorier les signes référentiels implicitement présents dans le récit et de reconstituer un environnement qui lui est familier et dans lequel l’identification nécessaire à la lecture de la fiction est possible. Le Lecteur est mis en présence de quelques éléments référents au monde sensible. Le détail flamboyant auquel le roman baroque habitue son Lecteur se situe à l’opposé de cet espace minimaliste, de ces lieux épurés que renferment les romans crébilloniens. Tout est succinct, ébauché, effleuré. L’absence de décor devient le caractère propre à cet espace fictionnel : l’implicite règne en maître des lieux. De même le portrait des personnages est dominé par la figure de style qui conduit toute cette étude de l’œuvre crébillonienne. Notre travail révèle la transgression des principes et des codes de la littérature classique qu’opère Crébillon. Une typologie des portraits des personnages crébilloniens révèle un héros fantôme et fantoche dont la vacuité offre une prise encore plus grande à l’identification du Lecteur. L’implicite constitue également dans ce détour, un travail indirect des détails psychologiques au profit de la représentation physique. Il est alors question de « physionomie » des personnages. Celle-ci permet de rendre compte des « canons » de beauté à l’œuvre chez Crébillon. La beauté des personnages crébilloniens et cela vaut en particulier pour les personnages féminins passe par le critère de la sociologie et de la moralité. Cette quatrième partie de notre travail a pour visée d’attester l’importance d’une morale crébillonienne qui affleure à travers les portraits. Il appartient au Lecteur crébillonien d’aller extraire la morale au cœur de ce qui paradoxalement se présente comme des successions de débauches ou d’ébats frénétiques. Le détournement du vice en faveur de la vertu fait partie des procédés de cet Auteur pour guider le Lecteur vers une interprétation personnelle. Ce travail de connivence avec le Lecteur, les interventions ludiques du narrateur sous forme de digressions, permettent au lecteur de prolonger la réflexion dans un « au-delà » du texte. La modernité de Crébillon repose également dans cette interaction entre le narrateur, l’œuvre et le Lecteur. Si le Lecteur dans l’œuvre de Crébillon connaît les mêmes fonctions qu’un personnage, son importance au sein de la fiction ne s’arrête pas uniquement à ce rôle. Il offre une dimension particulière au roman crébillonien puisqu’il orchestre de l’intérieur, inscrit dans la lettre du texte son fonctionnement. Il apparaît comme ce Lecteur modèle, il est l’instance vers laquelle tend toute l’écriture fictionnelle crébillonienne. Ainsi une qualité fondatrice de l’écriture crébillonienne provient-elle du rapport qu’il entretient avec son Lecteur. La quatrième partie de notre analyse aboutit sur la complicité entre le narrateur et le Lecteur pour établir une morale. Dans un cinquième et dernier chapitre nous portons notre attention sur le rôle du Lecteur pour traiter de l’importance du phénomène de métafiction propre à l’univers crébillonien. Le couple que forment le narrateur et le Lecteur modèle, ainsi que celui qui unit les personnages entre eux, se prolonge dans le rapport implicite et à jamais inconnu qui s’instaure entre l’Auteur et le « Public » ou son lectorat. Ces trois niveaux de communication font l’objet de cette dernière partie dans l’intention de révéler la propriété autoréflexive du roman crébillonien. La question de la structure du conte conduit naturellement à répondre à celle de l’autoréflexivité du romanesque crébillonien tant le schéma narratif du conte fonctionne comme la mise en abyme de l’art poétique crébillonien. Comme on observe le procédé vertigineux de l’art de conter, l’entreprise littéraire se laisse démonter en même temps qu’elle se déroule sous les yeux du lecteur. Le débat sur l’art de conter qui s’inscrit au cœur du texte donne à voir les rouages de la machine romanesque en marche. Le roman épistolaire entièrement construit sur l’implicite répond également de la manière la plus exhaustive à la question de la métafiction à l’œuvre dans les ouvrages de Crébillon. Nous montrons ainsi que le texte se dénonce comme fiction et invite le Lecteur à trouver la vérité dans un « au-delà » du texte. Si l’art poétique crébillonien fait de l’implicite sa figure de prédilection c’est bien parce qu’il s’applique à révéler l’impossibilité du langage à dire le monde et sa vérité. L’inachèvement crébillonien invite à une réflexion dans un « au-delà » du texte. La fiction a pour fonction de mettre le monde en question et de tendre vers la vérité. C’est dans ce mouvement du roman, dans cette mécanique de la recherche que l’œuvre de Crébillon prend tout son sens. La réponse que Crébillon apporte au roman se trouve dans l’importance de la mixité des genres. C’est la raison pour laquelle, il était essentiel pour cette étude de considérer l’œuvre de Crébillon dans sa totalité. Le roman crébillonien choisit de se nourrir à la fois du réel et de la fiction, le merveilleux côtoie le sérieux d’une réalité prosaïque, celle de la description quotidienne et instantanée d’une vie. De même la structure générique de ses livres a fait le choix de « l’hybride », de la « bigarrure ». Le roman crébillonien parle tant, que son écriture prolifique semble se déverser sans discontinuer. Pourtant, le silence s’inscrit par endroit, le texte laisse place à des ellipses, des détours sinueux et obscurs. L’écriture crébillonienne a des absences. On le voit bien l’implicite régente cette œuvre qui abrite les contraste les plus extrêmes. Vérité et simulacre sont les mots d’ordre qui président au fonctionnement de cette œuvre. En effet, le roman imite le réel mais dans un même mouvement il livre le secret du processus de cette copie du réel. Le texte dénonce le mensonge qui lui permet d’emprunter les formes de la réalité. Cela dans une perspective théorique et édifiante. En ce sens, si Crébillon met en pratique ce que l’on peut nommer « la culture du trompe-l’œil », l’esthétique de ses romans répond à celle du rococo. Phénomène circonscrit à une époque particulière, esthétique, qui ne fait pas l’unanimité en France et plus encore en littérature que dans les beaux-arts, le rococo est un concept difficile à manier. Pourtant, il nous est apparu nécessaire d’analyser l’œuvre de Crébillon à la lumière du rococo. Sa manifestation est par trop visible. L’alliance de la régularité linéaire et de l’insolite des courbes dans l’architecture textuelle nous permet de justifier son esthétique comme appartenant au style rococo. Tous les siècles ont lu l’œuvre de Crébillon comme l’exaltation de la légèreté et des plaisirs. Le caractère composite de son œuvre, les contrastes extrêmes qu’elle renferme à tous les niveaux, les caprices et les mignardises de sa langue jusque dans le grand miroir dans lequel se réfléchit la machine littéraire en action participent de ce que nous appelons ici une esthétique rococo. Elle est l’aboutissement qui donne un sens au roman crébillonien comme recherche. Nous avons prouvé à l’aide de la figure de l’implicite que l’on pouvait interpréter l’œuvre de Crébillon comme une mise en question de l’univers fictionnel, au sens où se détachent très clairement une poésie et une poétique au sein du romanesque crébillonien. La métafiction, à savoir le caractère autoréflexif de l’œuvre de Crébillon fils, ouvre la voie au roman comme un genre littéraire noble dans la mesure où il émane de lui un art poétique à la fois complexe et précis qui annonce l’avènement du roman moderne.

Jury 

M. Dagen (Université Paris IV - Sorbonne)M. Engler (Université de Berlin)M. Herman (Université de Louvain)Mme Kruse (Université de Hambourg)M. Menant (Université Paris IV - Sorbonne)

Sous la direction de 

M. Sylvain MENANT

Thèse en co-tutelle avec l'Université de Berlin; sous la direction de M. le Professeur Sylvain Menant et M. le Professeur Winfried Engler.

Doctorants
MOSSE
Résumé 

Alors que le langage constitue l’action unique des romans de Crébillon fils (1707-1777), son étude a été longtemps injustement écartée du discours des Lumières, et ce en raison de l’importance accordée à la thématique du libertinage et de l’érotisme. Le caractère prolifique de cette écriture a été très largement étudié par les critiques, tandis que le langage de l’implicite n’a donné lieu qu’à quelques allusions. Le présent travail montre que cette figure de style structure aussi bien l’écriture que la pensée de Crébillon. Il a fallu observer l’implicite en action, le révéler et analyser ce qu’il produit dans le texte, cela sous toutes ses formes. Cette lecture de Crébillon sous un angle neuf replace son œuvre dans la littérature des Lumières, souligne la richesse de la réflexion sur l’homme mondain au XVIIIe siècle en même temps qu’elle soulève des questions sur l’esthétique du roman.Ellipsises, blanks, silences, the implicit language in the works of Crébillon filsThe study of language, which in the works of Crébillon fils (1701-1777) is the sole action, has superseded the eighteenth century themes of libertinage and erotism, that unjustly kept him a long while away from the literary circles of the Enlightenment. The extent of the prolific characteristics of his writing has been largely studied by critics, whereas the language of the implicit was merely hinted. The present study shows that this figure of speech structures both the writing and the thinking of Crébillon. It has been necessary to observe the implicit at work, to reveal it and analyse its effects in the text in all its different forms. The reading of Crébillon under a new angle repositions his works in the literature of the Enlightenment, underlines the richness of his thoughts on the eighteenth century society man, as well as bringing forward a new questioning on the aesthetics of his novel.

Directeur de thèse 
MENANT