Réflexions et maximes, de Vauvenargues (suivi de Conseils à un jeune homme)

2015
Edition 
Vagabonde
Auteur 
Préface de Jean DAGEN / Postface de Frédéric d'AGAY

« Quiconque a vu des masques dans un bal danser amicalement ensemble et se tenir par la main sans se connaître pour se quitter le moment d’après, et ne plus se voir ni se regretter, peut se faire une idée du monde. » Nous appliquons-nous jamais à découvrir notre commune nature ?

Lire Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues (1715-1747), c’est accéder au véritable esprit des Lumières, c’est posséder les armes nécessaires pour s’élever au-delà des querelles, c’est échapper aux illusions de l’époque et éviter les malices du temps, c’est être éclairé par les feux d’une langue qui foudroie autant qu’elle éblouit. Mais c’est aussi voir parfois dans les écrits de ce moraliste sans égal comme les reflets d’une époque monstrueuse : la nôtre.

Cette édition des Réflexions & Maximes, préfacée par Jean Dagen, est suivie de la correspondance fictive des Conseils à un jeune homme et d’une étude de Frédéric d’Agay sur la condition et la famille de Vauvenargues.
 

Florilège...

[…] La fortune exige des soins. Il faut être souple, amusant, cabaler, n’offenser personne, plaire aux femmes et aux hommes en place, se mêler des plaisirs et des affaires, cacher son secret, et savoir s’ennuyer la nuit à table, et jouer trois quadrilles sans quitter sa chaise : même après tout cela on n’est sûr de rien. Combien de dégoûts et d’ennuis ne pourrait-on s’épargner si on osait aller à la gloire par le seul mérite.

[…] Pour se soustraire à la force, on a été obligé de se soumettre à la justice. La justice ou la force, il a fallu opter entre ces deux maîtres, tant nous étions peu faits pour être libres.

[…] J’aime un écrivain qui embrasse tous les temps et tous les pays, et rapporte beaucoup d’effets à peu de causes, qui compare les préjugés et les mœurs des différents siècles, qui par des exemples tirés de la peinture ou de la musique me fait connaître les beautés de l’éloquence et l’étroite liaison des arts. Je dis d’un homme qui rapproche ainsi les choses humaines qu’il a un grand génie, si ses conséquences sont justes. Mais s’il conclut mal, je présume qu’il distingue mal les objets, ou qu’il n’aperçoit pas d’un seul coup d’œil tout leur ensemble, et qu’enfin quelque chose manque à l’étendue ou à la profondeur de son esprit.

[…] Je n’approuve point la maxime qui veut qu’un honnête homme sache un peu de tout. C’est savoir presque toujours inutilement, et quelquefois pernicieusement, que de savoir superficiellement et sans principes. Il est vrai que la plupart des hommes ne sont guère capables de connaître profondément : mais il est vrai aussi que cette science superficielle qu’ils recherchent ne sert qu’à contenter leur vanité. Elle nuit à ceux qui possèdent un vrai génie, car elle les détourne nécessairement de leur objet principal, consume leur application dans les détails, et sur des objets étrangers à leurs besoins, et à leurs talents naturels. Et enfin elle ne sert point, comme ils s’en flattent, à prouver l’étendue de leur esprit. De tout temps on a vu des hommes qui savaient beaucoup avec un esprit très médiocre, et au contraire des esprits très vastes qui savaient fort peu. Ni l’ignorance n’est défaut d’esprit ni le savoir n’est preuve de génie.

[…] La plupart des hommes sont si resserrés dans la sphère de leur condition qu’ils n’ont pas même le courage d’en sortir par leurs idées. Et si on en voit quelques-uns que la spéculation des grandes choses rend en quelque sorte incapables des petites, on en trouve encore davantage à qui la pratique des petites a ôté jusqu’au sentiment des grandes.